Partager la publication « Fukushima : à la recherche des coriums égarés »
Tepco cherche le corium mais ne trouve rien
(Niveau technique 2/5 – longueur article : 3/5)
Au mois de janvier et au mois de mars dans l’unité n°. 2 et il y a quelques jours au niveau de l’unité n°. 1, l’opérateur du site dévasté de Fukushima-Daiichi a procédé à une séries de sondages par caméra et radiamètres interposés. Mais, au fait, que recherche donc Tepco et pourquoi ?
Recherche corium, désespérément…
Cela fait maintenant plus de 18 mois que l’accident initial s’est produit et personne ne sait exactement ce qu’il est advenu des trois chargements de combustible endommagés lors des fusions des 3 ex-réacteurs de Fukushima-Daiichi. Cela fait plus de 6 mois que l’opérateur a été mis au pied du mur par la commission d’enquête sur l’accident, la NISA et plus généralement une partie de la communauté scientifique pour tenter d’établir ne serait-ce que sommairement la position et l’état du corium.
Tepco a longtemps ignoré le problème du combustible endommagé, sans doute parce qu’il ne pouvait même pas approcher la zone où le combustible pourrait s’être déplacé suite à sa fusion, du fait d’une radioactivité extrêmement élevée dans les étages inférieurs des unités n°. 1 et 2. D’autre part, la riche idée de rassembler plusieurs unités de production sur un site unique (1) a initié, pour la première fois dans l’histoire électronucléaire, un accident multiple qui a apparemment induit des implications multiples et des variantes au niveau des différentes unités touchées par la catastrophe.
Les combustibles ont quitté les cœurs (melthrough), mais où sont-ils passés ensuite ?
On sait depuis plus d’un an que les 3 cœurs des ex-unités n°. 1 à 3 ont fondu à 100% et ont se sont échappés totalement ou majoritairement des cuves réacteurs (Reactor Pressure Vessel), la cuve réacteur ne résistant que quelques minutes aux températures extrêmes atteintes par le corium (2). Une fois « effondrés », les combustibles mélangés aux attirails formés par les barres de contrôle, les cuves réacteur fondues, une partie du béton érodé, se sont déplacés par gravité sous le réacteur en tombant au niveau des pedestal, les pieds en béton supportant le réacteur et permettant d’intervenir au niveau des équipements situés sous ceux-ci.

Le corium a pu, après sa descente sous le réacteur, être contenu un moment dans le pedestal (orange, 80 cm d’épaisseur et environ 4 m de diamètre) mais aurait dû probablement franchir les fermetures légères pour s’étaler très vite sur l’ensemble de la surface du fond du drywell (ligne rouge, environ 20 cm d’épaisseur pour 8m de diamètre)
Arrivé à ce niveau, ce ne sont pas deux petites portes qui vont arrêter le flot du corium
Une fois que l’on a assimilé le principe de perforation et d’abrasion du mélange de combustible et de matériaux divers atteignant des températures aussi importantes (3), il devient évident que les deux portes légères donnant accès sous les « jupes » des réacteurs ne peuvent résister que quelques secondes au plus confrontée à une rampe de feu atteignant plus de 2000° C.

L’intérieur du pedestal avec à l’extrême gauche l’une des portes d’accès (centrale de Peach Bottom, réacteur GE Mk1 1093 MWe)
Ces portes sont de construction très légères car il faut noter que, bien que situé à l’intérieur du confinement primaire, le piédestal ne peut être réellement considéré comme faisant parti intégrale du confinement radiologique ; il est plutôt destiné à un usage de support mécanique du bloc réacteur. Ses parois sont donc très résistantes car les quelques 500 tonnes du réacteur et du combustible y reposent mais la résistance thermique semble inexistante. Il faut rappeler que l’accident HPCE (4) de Fukushima-Daiichi est une première dans l’histoire de l’industrie nucléaire…
La note Nureg-37676 prévoyait pourtant ce type d’accident majeur
L’un de nos aimables commentateurs a porté à notre connaissance la note Nureg-37676, diffusée – confidentiellement – par la NRC américaine en mars 1986. Ce papier établi par le BNL (5) étudie, quelques semaines avant l’accident majeur de Tchernobyl, les conséquences d’un accident d’éjection de cœur sous pression au niveau d’un confinement Mark 1.
L’une des hypothèses avancées est que le corium, après s’être frayé un chemin jusqu’au niveau du radier par le chemin que nous avons étudié plus haut (piédestal, portes, radier) va se retrouver rapidement directement au contact de la cuve du confinement qui ne résistera que moins longtemps encore, vu les épaisseurs de cuves relatives (6), que la cuve réacteur.
Il est donc très probable que si le corium s’est trouvé étalé sur la totalité du confinement sur une hauteur estimée à environ 20 cm comme l’estime l’étude, la cuve du drywell ne se soit trouvée également perforée à ce niveau sur une hauteur équivalente et sur tout ou partie de la circonférence de l’ampoule du confinement.
Tepco inspecte précisément cette zone
Et c’est précisément la zone qui a été inspectée par la caméra de Tepco introduite par l’orifice x-100B le 11 octobre : le point de jonction de la cuve et du radier, à proximité de la partie extérieure du piédestal. L’opérateur cherchait manifestement à vérifier cette théorie « de la flaque homogène » de corium mais la mission d’exploration n’a pas permis d’observer une quelconque trace de passage de combustible fondu à ce niveau.

Loin de s’éclaircir, le mystère du corium se renforce
Nous avons toujours estimé que, vu sa densité très élevée et son pouvoir d’abrasion extrêmement puissant, le corium aurait dû tendre à suivre une trajectoire accidentelle verticale (la trajectoire du moindre effort) et qu’une fois le puits initial creusé très rapidement dans la couche superficielle de béton du radier, loin de ralentir, la progression serait ensuite accélérée par le phénomène de « digestion » de l’interaction du corium sur le béton au niveau d’une surface restreinte.
Le corium représente une masse estimée à environ 120 tonnes pour l’ex-réacteur n°. 1 (7) mais dont le volume pourrait surprendre : avec une densité estimée à 20, équivalente à celle de l’or, le mélange en fusion pourrait se regrouper dans un volume relativement restreint, les 120 tonnes de mélange pouvant ainsi tenir dans un volume d’environ 6 m3. Le calcul effectué par le BNL confirme d’ailleurs plus ou moins cette hypothèse : un niveau de 0.8 m de corium enfermé très provisoirement dans un cylindre de 4 m de diamètre représente un volume d’environ 10 m3…
(1) Regrouper les unités de production est l’une des pires aberrations électronucléaires : l’événement – forcément majeur – qui touche un réacteur peut ainsi en affecter plusieurs autres !
(2) A une température atteignant environ 2500° C, (IRSN), la cuve réacteur composée de 20 cm d’acier est percée en 1 minute environ
(3) Une lance thermique à oxygène développe une température d’environ 2200 °C
(4) High Pressure Core Ejection, éjection du cœur à haute pression et température
(5) Brookhaven National Laboratory, l’un des autres laboratoires nucléaires « mixtes » des USA.
(6) La cuve du confinement est environ 3 fois moins épaisse que la cuve réacteur (6 à 7 cm contre une vingtaine en moyenne)
(7) 80% des 70 tonnes de combustible de l’unité n°. 1 et environ 60 / 70 tonnes de matériaux périphériques, barres de contrôle, appareillage, acier de cuve, béton…
Lire également :
Le corium (2 parties), blog de Fukushima, 12/8/11
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