Le LANL à la recherche des coriums de Fukushima : une méthode peu adaptée et trop tardive [édité]

Une équipe du LANL espère confirmer l’état des cœurs à l’aide de rayons cosmiques (niveau technique : 3/5, longueur article : 4/5)

Des scientifiques du LANL (1) se sont récemment rendus sur le site de Fukushima-Daiichi afin de vérifier si une technologie de radiodétection évoluée utilisant comme source les muons cosmiques pouvait aider à confirmer la présence ou l’absence des trois coriums des réacteurs fondus depuis la mi-mars 2011.

Le LANL à la recherche des coriums égarés à Fukushima-Daiichi : une opération tardive et mal adaptée

L’équipe du labo « Radiographie Muonique » du LANL pose devant des bâtiments intacts à Fukushima-Daiichi (LANL)

La radiographie muonique ou l’adaptation de visiteurs cosmiques à un contexte de radio-détection de menaces radioactives terrestres

Les muons ou électrons lourds sont des particules radioactives engendrées dans l’atmosphère par la désintégration de rayons cosmiques ; elles présentent la particularité d’être extrêmement pénétrantes car extrêmement énergétiques (> 4GeV !). Leur durée de vie est très faible (2 µs) mais leur nombre relativement élevé (2) permet de disposer d’une source infinie de radioactivité à grande pénétration.

Cette particularité est exploitée dans une optique de détection de certains éléments radioactifs grâce à un principe très simple : la course folle des muons cosmiques n’est pas facilement déviée, seuls des éléments très lourds et très denses peuvent le faire. Les combustibles nucléaires font évidemment partie de ces éléments lourds susceptibles de dévier les muons en agissant suffisamment sur leur progression et leur diffusion (3).

L’angle de déviation des muons est proportionnelle à la densité de l’élément traversé (CEA)

Plus la densité de l’élément-écran (Z) est importante, plus l’angle formé par rapport à la trajectoire initiale est élevé : un écran de 1m d’eau déviera la trajectoire initiale d’un peu plus de 0.45° (8 mrad) alors qu’un mètre d’Or (79Au-197) ou d’Uranium (92U-238) ou de Plutonium (94Pu-239) déviera le muon de plus de 5° (90 mRad).

L’emplacement des détecteurs, point faible de la technique

L’emplacement des détecteurs se présentant sous la forme de grands panneaux pouvant mesurer plusieurs mètres carrés est critique : ils doivent être placés à une distance ni trop proche ni trop lointaine de la « cible » et présenter une surface suffisamment étendue afin de pouvoir apprécier les déviations de trajectoire des muons.

Les détecteurs ne peuvent par ailleurs surveiller qu’un couloir spatial précis : dans le schéma présenté ci-dessous, on prendra un « instantané » au niveau du cœur et le dispositif sera en mesure de déduire une présence ou l’absence d’une certaine quantité de combustible au niveau de l’un de ses emplacements possibles mais peu probable (le bas de la cuve RPV, cas du melt-down).

Le schéma ci-dessus, fourni par le LANL, semble d’ailleurs un peu « optimisé » pour l’occasion : au regard des niveaux relatifs du sol fini et du bâtiment annexe tels que relevés sur un schéma fourni par Tepco, le « tir » semble plutôt se faire vers la partie médiane du réacteur, comme si le combustible était resté bien sagement en place au centre de la cuve réacteur…

On notera d’autre part l’impossibilité physique de descendre le système de détection plus bas que le niveau du sol fini qui se situe lui-même légèrement plus haut que la partie supérieure de l’anneau torique.

La fenêtre de détection la plus basse possible (les 2 détecteurs au niveau du sol fini) passe largement au-dessus des emplacements probables du corium numérotés de 1 à 3

Une technologie de détection intelligente mais très peu adaptée à la situation accidentelle de Fukushima-Daiichi

Bien sûr, cette technologie devrait permettre, après quelques mois d’observation (4), de déduire si les 3 cœurs sont encore au moins en partie situés dans des cuves réacteur qu’ils n’auraient jamais du quitter ; attendu que la réponse sera très probablement négative (5), il s’avérera ensuite quasiment impossible de placer les capteurs à un niveau inférieur à celui du sol fini à moins de débuter des travaux de terrassement importants conduisant à exposer un peu plus des travailleurs déjà bien sollicités et probablement également à fragiliser un peu plus des structures ayant déjà souffert le martyre.

Pourquoi une réaction et des déclarations aussi tardives ?

Cette technique de détection d’actinides était connu depuis longtemps ; le CEA avait d’ailleurs établi une fiche technique de suivi des travaux du LANL dès mars 2005, y voyant une réponse technique « attrayante » à un accident majeur avec perte de cœur (preuve que le CEA imaginait bien un tel accident) ; dès lors, pourquoi cette technique n’a t-elle pas été mise en œuvre bien plus tôt ? Les Japonais ont-ils freiné des quatre fers avant de finalement – faute d’autre technique disponible – céder sous la pression des autorités nucléaires internationales avides de savoir – enfin – ce qui s’est réellement passé sous les jupes des réacteurs de Fukushima-Daiichi ?

A la lecture de ces faits, cette histoire de « nouvelle » technologie semble complétement bidonnée…

Des coriums pouvant se trouver n’importe où sous les réacteurs, y compris « insérés » très profondément dans le sol

Le Professeur-adjoint Koïde de l’université de Kyodo (réacteur de recherche) déclarait début décembre 2011 que les coriums 1 – 3 étaient probablement descendus à plusieurs mètres sous les bâtiments-réacteurs ; il estimait alors approximativement leur position à -12 m, en précisant que ce chiffre pourrait encore évoluer avec le temps tant que les coriums resteraient en activité, probablement pour plusieurs années.

Imageries muonique (diffusion) et standard (atténuation) escomptées après 1 heure, 10 heures, 4 jours et 6 semaines d’exposition. Empty : cœur disparu, Intact = cœur intègre, Void = cœur partiellement endommagé

Pour conclure, nous affirmerons que cette technique sera plutôt à appréhender comme une opération de confirmation basique de l’absence de tout ou partie du combustible fondu des cuves des réacteurs (ce que nous savons déjà avec une probabilité de 95%) mais n’aidera en rien à connaître, si cette hypothèse de melt-out est finalement « scientifiquement » confirmée, la localisation précise des trois coriums égaré depuis plus de 19 mois à Fukushima-Daiichi.


[EDIT, 22/10/12] Un autre document de travail du LANL apporte des précisions complémentaires sur la « tomographie d’actinides », les détecteurs muoniques, leur emplacement et le schéma des opérations telles qu’elles sont prévues à Fukushima-Daiichi.


(1) Los Alamos National Laboratory, l’un des labos américains travaillant sur le nucléaire militaire et civil

(2) Environ 1 « choc » par cm2 et par minute au niveau du sol

(3) Les actinides (Uranium, Plutonium…) au « Z » (numéro atomique) élevé font partie des noyaux dits « lourds » qui affichent généralement une densité (masse volumique) tournant aux environs de de 20 tonnes / m3

(4) Plus l’exposition est longue plus le résultat est significatif ; le LANL évoque une mesure d’environ 6 semaines pour une bonne fiabilité de l’imagerie

(5) Tepco avait lui-même annoncé le 30 novembre 2011 qu’une partie au moins du combustible fondu dans l’unité n°. 1 s’était déplacée (sic) sur le radier du confinement, donc largement hors du champ de la détection initiale


Sources :

Cosmic Ray Radiography of the Damaged Cores of the Fukushima Reactors, Physical Review Letters, 12/9/12

Tiny travelers from deep space could assist in healing Fukushima’s nuclear scar, lanl.org, 17/9/12

Etude de la détection d’actinides par muons cosmiques – CEA-Irfu, 2005

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  • Lionel

    Ne soyons pas négatifs, des scientifiques exotiques sont autorisés à se montrer plus compétents que Tepco…
    Quel genre de chantage les étasuniens ont-ils bien pu exercer pour se faire admettre ???

    • trifouillax

      Les Japonais reconnaissent peut-être enfin qu’ils n’ont plus de réponse et que tout le monde leur met la pression ? Remarque ce n’est pas forcément bon signe pour la suite des événements…

  • Lionel

    À moins que l’approche des élections …

  • Roland

    La situation reste hors contrôle. Je ne pense pas que cette tentative apporte une réponse à LA question : quel est le parcours des coriums ? quelle est leur activité ? Une autre question devrait également retenir l’attention de l’AIEA, des puissances nucléaires : quelles sont les conséquences de la contamination des milieux océaniques ?
    Il est essentiel de maintenir la pression sur l’exploitant, les autorités, le gouvernement de Tokyo. Il faut souligner et refuser les erreurs, les fautes, les pratiques sur-contaminantes qui perdurent, le jeu du déni, le dévoiement de l’éducation civique (qui ne peut justifier les errements dans l’enseignement primaire, secondaire, au détriment des rationnaires). Notre solidarité avec la révolution des hortensias aidera le peuple japonais à imposer une nouvelle politique.

  • Roland

    @Trifou : la discordance des temps pèse. Le gouvernement japonais mesure le temps écourté des géophysiciens, souhaite – comme chacun de nous – bénéficier du temps long indispensable pour maîtriser les suites de la triple tragédie de Fukushima, la catastrophe nucléaire reléguant à un rang secondaire la reconstruction, mais subit l’activité sismique soutenue, le réveil du Mont Fuji et s’interroge. Le décret du premier ministre « la catastrophe est terminée » n’est qu’un chiffon de papier, jeté à la corbeille par la réalité, avant que son encre soit sèche.

  • http://www.facebook.com/sierraecho79 Etienne Servant

    Pourquoi Tepco n’a pas utilisé des techniques plus conventionnelles, comme la thermographie 3D ou la gammagraphie 3D des bâtiments ? ces techniques existent déjà et sont plus facile à mettre en oeuvre , avec des coriums très chaud et très radioactifs http://www.scoop.it/t/fukushima-informations/p/3017777616/pourquoi-tepco-ne-trouve-pas-les-coriums-depuis-plus-de-18-mois-fukushima-informations

  • http://www.facebook.com/sierraecho79 Etienne Servant

    Une autre technique existante serait aussi plus facile a mettre en oeuvre le scaner à rayons X qui existent pour les camions la source pourrait être placé au bout d’un grue et le récepteur également de l’autre coté du bâtiment http://www.courrier-picard.fr/courrier/Actualites/Info-locale/Saint-Quentin-Chauny/Douanes-tous-les-camions-passes-aux-rayons-X

    • trifouillax

      Les techniques actives ou passives classiques semblent beaucoup moins performantes (voir les photos du bas). Cette technique semi-active présente au moins le mérite d’utiliser une source naturelle ce qui évite de rajouter des sources radioactives supplémentaires à une situation qui n’en manque pas…

      Sur le papier l’idée est bonne pour de la détection d’actinides mais pas du tout adaptée au contexte de Fuku où chacun sait que les cœurs ne sont plus depuis longtemps à l’endroit ou les ricains vont (faire semblant de) les chercher…

  • HP

    Une technique à laquelle j’avais pensé : la mesure par micro-gravité. Exigerait du travail préalable : la modélisation des masses du batiment.
    Autre technique, simple et permettant un prélècement ou l’introduction d’un appareil de mesure : le forage oblique sous la centrale.

  • Lionel

    dimanche 21 octobre 2012

    Alerte au plutonium. (Substance Noire)

    Fukushima diary vient de publier les sidérantes données dignes d’un camp de concentration atomique à ciel ouvert d’une équipe de recherche nipponne
    qui sur l’une de ses cartes de relevés de la contamination signale
    avoir détecté 570000 Bq/kg de plutonium dans la substance noire
    à Futaba-machi. Ces terrifiantes
    données, également relatées dans un journal, sont hélas tout à fait
    compatibles avec la teneur en plutoniums d’un carburant. Chaque kg d’un
    combustible comburé à 24 GwJ/t contient en effet environ 62,9 Ci de
    plutoniums (Pu238, 239, 240, 241, 242) à savoir 2,33E12 Bq de plutonium
    par kg de combustible. Il est impératif que d’autres analyses soient
    accomplies au plus vite. La vie est brève.

    Ceci est un article de l’AIPRI qui me semble autoriser l’idée de la « fuite » d’une grande quantité de combustible par voie aérienne, quelle que soit la distance jusqu’à laquelle elle a pu être propagée sous forme éventuellement nano ( j’y tiens… ) et qui expliquerait en partie l’incapacité à détecter le corium, son volume en étant assez réduit.
    Comment expliquer les pics bien réels de radioactivité dans de nombreux endroits du monde entre les mois de Juillet et Décembre 2012, notoirement sur la côte Ouest et Nord/Est étasunienne ? À cette période les courants-jets marquaient un trajet Japon – États-Unis caractéristique puis descendaient de l’Alaska pour affronter le Nord de l’Europe ( Détections en Écosse, en Angleterre, en Scandinavie, mesures Criirad dans le S/O… ) et je pense qu’il ne faut pas jeter d’un revers de main la possibilité que les nano-particules aient pu être en suspension assez longtemps pour avoir contaminé une grande partie de la planète !
    Que sait-on des propriétés du Pu 239 en nanos ???
    ….

    Bq/kg de carburant (24 GwJ/t)

    Pu238 3,07E+10 48,26 mgr

    Pu239 1,02E+10 4,51 gr

    Pu240 1,37E+10 1,63 gr

    Pu241 2,27E+12 596,18 mgr

    Pu242 1,76E+07 119,93 mgr

  • Lionel

    Enenews nous apprend que le bâtiment 4 s’est initialement enfoncé de 0.90m et que depuis l’accident il s’est enfoncé de 0.80m par la voix de l’ancien ambassadeur Murata, confirmé par Gurdensen…
    Au cours du mois de Octobre à Novembre 2011 nous avons découvert des photos ( dont j’ai parlé à plusieurs reprises ) prises au sol sous de nombreux angles qui montraient une élévation artificielle de près de 2.00m en béton tout alentour des voies d’accès.
    Mais nous avons immédiatement eu l’impression que le bâtiment 4 n’était pas dans l’alignement de verticalité du 3 !
    À ce moment des personnes qui se sont crues plus compétentes ont certifié la main sur le cœur qu’il ne s’agissait que d’une erreur optique de parallaxe due à l’utilisation d’un grand angulaire, j’aimerais que ces mêmes personnes le signalent aux autorités afin que des ambassadeurs et de simples ingénieurs nucléaire ne s’autorisent pas à tenir de tels propos publiquement dans le seul but de semer la panique…
    Qu’en pensent les gens sérieux ???