Les Russes envisagent de "décontaminer" la mer de Kara pour y effectuer des forages pétroliers

Il y a les bases navales Arctiques de Mourmansk, dans la mer de Barentz, plus connues, et puis il y a la Nouvelle-Zemble, une immense île du Nord de la Sibérie, aussi grande que l'Islande, qui a hébergé durant de nombreuses années les essais nucléaires des différents arsenaux Soviétiques avant de devenir ce qui est probablement le principal "dépotoir" nucléaire de la Russie. L'opérateur public Russe Rosatom l'a confirmé auprès de l'ONG Bellona. Rosatom confime avoir sabordé une partie de la flotte nucléaire Russe en mer de Kara

L'Union Soviétique a construit environ 260 bâtiments à propulsion nucléaire dont environ 250 sous-marins

L'activité globale de l'ensemble des sources radioactives constituées par la flotte nucléaire de l'ex-URSS est estimée à environ 25 Millions de Curies (1) représentant une masse approximative de 150.000 tonnes de matériaux hautement radioactifs (Rapport Yablokov). Dans les années 1960, la priorité absolue en URSS était la guerre froide et son processus de domination : politiques et militaires Soviétiques estimaient alors le plus sérieusement du monde que la probabilité "d'engagement" des armes était si élevée qu'un éventuel aspect dissuasif de l'énorme arsenal nucléaire n'était devenu que secondaire (2). L'hypothèse d'un éventuel démantèlement ne se posait même pas car le matériel allait probablement être utilisé aussi, à l'époque, chaque Kopeck investi dans ne serait-ce qu'une étude d'un projet de déconstruction de l'arsenal aurait en quelque sorte invalidé l'idée d'un engagement total du pays en cas d'attaque. Cette idée était en fait simplement politiquement incorrecte à l'époque : les Soviets devaient vaincre ou périr.

Pétrole, pétrole !

50 années plus tard, le contexte a changé : la flotte nucléaire Russe est devenue disproportionnée et obsolète ;  la Russie est d'autre part devenue presque aussi gourmande en ressources énergétiques que son ancien ennemi et espère désormais pouvoir retirer une richesse inespérée de la mer de Kara : le pétrole et le gaz naturel.

Un démantèlement devenu politiquement correct

Mais voilà : sans même compter les accidents (3) - fréquents - et à court d'argent, les Russes ont pris l'habitude de saborder un grand nombre de bâtiments obsolètes au large des côtes orientales de la Nouvelle-Zemble (4). Certains experts estiment qu'au moins une dizaine de cœurs nucléaires chargés y auraient été coulés entre les années 1970 et 1990 ainsi qu'une partie des déchets nucléaires liés à leur exploitation ainsi qu'à celle - pour faire bonne mesure - des réacteurs civils Russes.

L'affaire du K-27, symbole de la décrépitude de la Russie

Le 24 mai 1968, le sous-marin Soviétique expérimental K-27 rencontrait une avarie majeure sur l'un de ses réacteurs nucléaires de 150 MWt: 20% environ de son combustible ayant fondu (5), le bâtiment était malgré tout rentré tant bien que mal vers le port de Gremikha en baie de Mourmansk, à l'opposé de la mer de Kara (6). 13 années plus tard, le 6 septembre 1981, le bâtiment ayant servi entre temps de laboratoire nucléaire flottant fût remorqué dans la baie de Stepovogo, près du lieu-dit Litke, où il fût promptement et discrètement sabordé avec la majeure partie de son attirail nucléaire. Pour la petite histoire, cet événement eut lieu à moins de 200 km du Cap Soukhov, où explosa la plus grosse bombe H de tous les temps (7), et sur une île qui était en grande partie condamnée car passablement vitrifiée par les quelques 200 essais atomiques qui y ont eu lieu. Brisée et exsangue après des années de guerre froide, politiquement et financièrement affaiblie par la coûteuse guerre d'Afghanistan initiée en 1978, l'URSS n'avait simplement plus les moyens de rien, et encore moins de décontaminer "proprement" sa flotte nucléaire qui devenait inutile face aux conflits asymétriques modernes dont l'engagement en Afghanistan est un excellent et historique exemple.

Rosatom, l'assistance internationale et les limites de la glasnost

La puissante ONG environnementale Norvégienne Bellona travaille sur ce dossier depuis 1992, à la demande des autorités Russes complétement dépassées par la réalité présente de leur passé nucléaire. Malheureusement pour Bellona et d'autres structures associées au projet de démantèlement "propre" de ce qui peut encore l'être, les cartes indiquant les emplacements précis des sabordages semblent avoir été détruites ou du moins ne sont pas documentées à ce jour. L'emplacement précis de l'épave radioactive du K-27 est ainsi non seulement parfaitement ignoré à ce jour mais une expédition prolongée dans la région de la poubelle nucléaire Russe, compte tenu des énormes problèmes radiologiques perdurant 50 années après la folie atomique Soviétique, ne pourrait travailler aussi sereinement que la situation l'exigerait... Le projet avance ainsi au ralenti et seulement deux expéditions de localisation ont été menées en mer de Kara en 2004 par Bellona et en 2005 par le Ministère Russe des urgences.

Le Lepse a bien failli être sabordé au même endroit

Ultime paradoxe de l'affaire, le navire de manipulation du combustible de la flotte de brises-glace nucléaires soviétiques Lepse a risqué un moment de terminer coulé au même endroit afin d'éviter à plusieurs milliers de travailleurs qui auraient pu se voir affectés à l'immense chantier de décontamination du Lepse de faire face à des doses d'irradiations très importantes. Après avoir lui-même procédé au déchargement de matériaux hautement irradiés en mer de Kara, le Lepse a failli lui-même subir le même sort en guise de remerciement atomique. Il faut dire qu'un incident sérieux a exposé plusieurs conscrits Russes mal formés et informés à des irradiations importantes suite à la chute d'éléments de combustible irradiés en fond de cale, les paniers les soutenant ayant été dévorés par la rouille et les malheureux conscrits ayant été invités à les remonter à mains nues... [caption id="attachment_2655" align="aligncenter" width="640"] Le Lepse quitte enfin le port de Mourmansk pour le chantier de décontamination (14/9/12, Hauge)[/caption] Bellona semble croire a l'efficacité de "nouvelles" techniques de décontamination moins irradiantes et espère que le bâtiment pourra ainsi être décontaminé (8) et n'ira finalement pas rejoindre le dépotoir atomique de la Nouvelle-Zemble. Nous verrons.
1) 1 Curie = 3.7*10^10 (37 Milliards) de Becquerels (2) II est généralement estimé que le conflit nucléaire généralisé total lors de la guerre froide n'a été évité que "d'un cheveu" notamment lors de la période critique 1962-1965 (les missiles de Cuba) (3) Tel celui du K-278 Komsomolets, de ses deux réacteurs et de sa vingtaine de torpilles Chkval le 7/4/89 au large de la Norvège (4) Certaines sources évoquent une vingtaine de réacteurs nucléaires et plusieurs milliers de tonnes de déchets expédiés par le fond en mer de Barentz et de Kara (5) 9 marins de l'équipage du K-27 sont décédés à la suite des irradiations massives dégagées par cette fusion (doses absorbées de 50 à 100 Sv) (6) La mer de Mourmansk baigne la côte occidentale de la Nouvelle-Zemble (7) La célèbre "Tsar bomba", aimable bombinette de 58 Mt qui explosa dans l'atmosphère le 30 octobre 1961 (8) Grâce à un financement Européen d'un montant de 30 Millions d'Euros
Sources : Russia announces enormous finds of radioactive waste in Arctic Sea, bellona.org, 28/8/12 Rosatom-Bellona feb. 2012 seminar, bellona.org, 29/2/12 L'histoire du K-27, "un Tchernobyl sous-marin qui sommeille", dissident-media.org "La nouvelle-Zemble, poubelle nucléaire", dissident-media.org "Sous-marins Russes, une catastrophe en devenir", laroyale.forum0.net, 30/7/10